Emma Van Overschelde

Elle se retrouve tout en haut du chapiteau, tuyau d’arrosage à la main, pendant que quatre ou cinq artistes, accrochés à leurs sangles, nettoient avec elle la coupole. C’est elle qui les a appelés, ils sont venus. Après vingt-huit ans à la tête de La Roseraie, ce souvenir reste l’un des préférés d’Emma Van Overschelde.
Texte et photos Cilou de Bruyn
Une scène qui dit assez bien qui elle est. Et ce qu’est devenu le lieu. « La Roseraie me ressemble. Comme elle, j’ai l’air désorganisée et pourtant je suis plutôt structurée. Rien n’a l’air sérieux, et on prend tout ce plaisir très au sérieux. » Les enfants de l’école de devoirs passent, repassent. Un papa vient chercher son bébé à la crèche, des voisins font cuire leur pain au four banal, d’autres s’occupent du potager, les familles arrivent pour les ateliers.Sous le chapiteau orange et dans les salles, des compagnies de cirque et de théâtre jeune public répètent. À La Roseraie, association culturelle consacrée au théâtre jeune public, au cirque et aux arts forains (au 1299 de la chaussée d’Alsemberg), les mondes se frottent, se croisent, se répondent. Six mille personnes y passent chaque mois. Une petite ville culturelle en mouvement permanent.« Il y a tellement de portes d’entrée à La Roseraie. Contrairement à moi, elle est difficile à définir. Je pense que je suis plus simple qu’elle. »
École du réel
Pourtant, pas de plan de carrière. Institutrice à Saint-Gilles, trapéziste le soir. C’est par le cirque qu’« Emma de la Roseraie » entre dans le spectacle vivant, embarquée comme cuisinière sur une tournée – trois mois en caravane. Son professeur de trapèze, à l’origine de La Roseraie, lui ouvre la porte. « Je dois bien avouer que quand je suis arrivée, les arts de la scène ne m’étaient pas très familiers. J’ai grandi et appris avec La Roseraie. » Une approche forgée sur le terrain, par immersion plus que par théorie. Son regard s’est affiné avec le temps, mais le réflexe reste le même : écouter, repérer ce qui manque, imaginer une réponse. « Mon rêve, c’est de répondre aux besoins. »
Une compagnie cherche un espace ? On en ouvre un. Une école manque de soutien ? Emma crée une école de devoirs. Des habitants veulent un potager, un four à pain, un repair café ? La Roseraie les accueille. « On a la demande et on crée le projet. » Les artistes viennent y chercher du temps, de l’espace, un regard, parfois un premier public d’enfants. « Si ça ne leur plaît pas, ça se voit tout de suite. » La directrice fait de la place. La Roseraie s’est bâtie à partir de ces élans-là.

En 1998, ils étaient deux. Aujourd’hui, ils sont quatorze. Entre-temps, Emma Van Overschelde est passée par tous les postes : communication, programmation, accueil, ménage, dossiers de subsides. « Il a fallu faire nos preuves » pour obtenir les financements publics qui permettent de garder le lieu accessible et engager une équipe. Diriger La Roseraie, c’est tenir ensemble des mondes très différents : artistes en résidence, écoles, ateliers, école de devoirs, projets citoyens. « Être directrice, c’est avoir toujours cinq dossiers différents ouverts. Difficile de dire : ça, c’est fini. Parce que rien n’est jamais fini. Mais j’ai la chance d’être entourée d’une équipe formidable qui nourrit et alimente le projet » Parfois, elle se sent seule,mais «…comme dans toutes les directions».
Elle parle d’un « écosystème ». Un lieu vivant fait de liens, d’échanges et de frottements. Le théâtre ne reste pas sagement enfermé entre ses murs : festival de marionnettes dans le centre d’Uccle, spectacles pour des publics qui ne se déplacent pas spontanément, projets hors les murs. « La Roseraie a un esprit forain, dans le sens du théâtre forain. Mais Uccle est-elle si sage que ça ? C’est une grande commune finalement assez hétérogène. » Bruxelloise jusqu’au bout, Emma Van Overschelde décrit volontiers La Roseraie comme « les DOM-TOM de Saint-Gilles, un territoire d’outre tram 18 ».
« La Roseraie, c’est l’endroit de tous les possibles, perpétuellement en mouvement, toujours à l’écoute, toujours prêt à accueillir une nouvelle idée. »
Tous les possibles
Son frère dit que le bonheur coule dans ses veines. Emma acquiesce. La Roseraie y est manifestement pour beaucoup. « C’est l’endroit de tous les possibles, perpétuellement en mouvement, toujours à l’écoute, toujours prêt à accueillir une nouvelle idée. » Son moteur, c’est le sens. « Faire quelque chose qui est porteur de sens, ça me rend heureuse. » Et chez elle, le sens passe par le concret : accueillir, relier, faire circuler. Faire se rencontrer ceux qui, ailleurs, ne se croiseraient jamais.
De cette envie de relier est aussi né Esprit de Famille, le festival qu’elle a lancé en 2003 – cette année, c’est le 28 juin, de 10 à 18h, lire en pages 20 et 21). Une journée où générations, artistes, enfants, parents et amis se croisent librement, entre spectacles, jardins et conversations improvisées. Ce jour-là, une vraie magie s’installe autour de La Roseraie. « L’art nous aide à affronter le monde, dit-elle. On vit avec les artistes une expérience et on s’enrichit de cette expérience sans avoir besoin de la vivre nous-mêmes. »
L’autre jour, un artiste lui a dit : « La Roseraie ne m’a jamais déçu. » On comprend peut-être mieux pourquoi Emma Van Overschelde se sent heureuse tout le temps. Parce qu’il y a ces moments où tout prend soudain un sacré sens.