Anne-Françoise Tasnier

Elle photographie pour entrer en relation. De Womanity à son Cabinet de Curiosités, la Uccloise Anne-Françoise Tasnier tisse un travail lent, attentif, où chaque image naît d’abord d’une présence. Rencontre à l’occasion de son exposition Peuples d’ailleurs, en duo avec Benoît Feron, à la Maison des Arts, dans le cadre du Photo Brussels festival, le mois dernier.
Cilou de Bruyn
Assise sur le sol de la savane africaine, Anne-Françoise Tasnier rit avec les enfants. Les femmes s’approchent, touchent ses longs cheveux avec curiosité. Les rires éclatent, les regards s’attardent. Plus tard viendra la photo de cette femme Ovahakaona devant le mur ocre, en Angola, pour sa série Womanity (neuf années de voyages et de rencontres féminines photographiées à travers le monde).Mais d’abord, la rencontre. Le lien avant le cadre.
« L’appareil photo me permet d’entrer en relation autrement. Il crée un espace de confiance, parfois fragile, parfois intense. » Anne-Françoise Tasnier ne photographie pas pour figer le monde, elle s’y glisse. Avant chaque départ, elle enquête : comprendre, lire, se documenter, absorber récits, rites et hiérarchies sociales. Elle sait ce qu’elle cherche, sans jamais être certaine de le trouver. Parfois, une image, déjà, avant même le voyage.
Face à faces
Partie de l’exposition Peuple d’ailleurs, son travail Womanity, présenté à la Maison des Arts, condense neuf années de rencontres avec des femmes à travers le monde. Mundari, Mehinako, Karamojong, Muria, bientôt la Roumanie. Des visages, des silences, des gestes. Et parfois rien. Des moments sans image. La rencontre suffit. « Photographier n’est jamais une obligation. » Elle évoque une facilité à entrer en intimité, une proximité possible même quand la langue manque. « Ce travail est venu à moi. » Être femme, dit-elle, ouvre certaines portes. Elle refuse l’étiquette féministe. « Je ne suis pas militante. Je suis une femme qui rencontre des femmes. » Des rencontres qui la renvoient à ses propres privilèges, à ses contradictions, à son histoire – avant même l’image.
Tout a commencé très tôt. L’Afrique fantasmée sur les cartes postales en feuilles de bananier des sœurs missionnaires et le papier avion presque transparent des lettres envoyées du Congo. Avant de voir le monde, Anne‑Françoise l’imagine par la matière, la texture. À 16 ans, elle part en brousse, au Rwanda, chez un oncle médecin, contracte le « virus africain » et l’appareil photo devient carnet de notes silencieux. Diplôme de Sciences Po en poche, elle s’engage dans un orphelinat pour enfants séropositifs en Ouganda. Et là, la claque : « J’étais partie pour sauver l’Afrique mais j’ai vite compris que les bonnes intentions ne suffisent pas. » Peut-être n’était-elle pas faite pour intervenir, mais pour témoigner.
Contrechamp
Entre ces voyages et ces rencontres, la photographe se ménage un espace de respiration. Des heures solitaires dans des conservatoires de musées de sciences naturelles fermés au public, face à des animaux empaillés, des ailes de papillon irisées ou des scolopendres en bocaux pour nourrir son Cabinet de curiosités. Ambiance onirique et méditative qui stimule sa créativité. Une rencontre avec elle-même, cette fois. Le temps suspendu. Une solitude non pas en retrait, mais nécessaire. « J’aime les gens, et être entourée mais j’ai aussi besoin de solitude : c’est là que je crée. »
Chez les collectionneurs aussi, tout commence bien avant l’image. L’avant se prépare, se rêve. C’est un moment qu’elle aime particulièrement : avant même de conceptualiser, imaginer ce qu’elle pourrait aller chercher. Les photos argentiques de ses papillons épinglés violets, Anne-Françoise les interprète parfois en gravure, dans l’atelier d’Isabelle Happart, à l’École d’Art d’Uccle. La même magie que celle ressentie, lorsqu’elle était enfant, dans la chambre noire de son grand-père, où l’image apparaissait lentement. « Je ne l’ai pas comprise à l’époque, mais cette fascination ne m’a jamais quittée. »
Autre déclic, la naissance de ses enfants – « les deux plus beaux jours de ma vie ». Dans son sac de maternité, un appareil argentique et des pellicules 1600 ISO. La chambre d’hôpital se transforme en studio improvisé. Photographier devient instinctif, presque vital, une façon de contenir l’intensité des émotions sans s’y perdre. Les photos de ses enfants deviennent journal visuel, fait de patience et de lenteur. Elle revient au geste, au bricolage, au dessin, à la peinture qu’elle explore à l’École des Arts. À 40 ans, elle reprend des études, trois années exigeantes à l’École de Photographie Agnès Varda. « J’avais besoin de m’offrir une forme de légitimité en tant que photographe. »
Plan large
Entre les deux, il y a la vie. Un travail à temps plein dans les ressources humaines, la gravure le mardi et samedi, les cours de danse chez Choréart du lundi suivi d’un dîner au restaurant Spaghetti, deux ou trois livres conseillés par Bleu d’encre dans le sac. Au salon, Frida Kahlo, Louise Bourgeois, Charlotte Perriand, Sarah Moon, Lee Miller ou Dorothea Lange. Reggae quand il pleut. Jazz sans raison. Et bains de forêt, à volonté et par tous les temps. Marcher lentement. Observer. Photographier en macro les écorces, les champignons, les insectes. « La nature est d’une beauté infinie. Un déclencheur d’émerveillement et sans doute mon meilleur antidote aux coups durs. »




Aujourd’hui, dans la savane ou devant une boîte d’entomologie, dans un camp Mundari ou un conservatoire de Musée désert, dans le face-à-face intime de ses Cabinets de curiosité ou le dialogue de Womanity, elle avance, un projet alimentant l’autre. Un jour, ils se croiseront. Peut-être un livre. Elle le sent, elle s’y engage. Elle sait que créer n’est pas une option. C’est une nécessité.
Son travail a été exposé et récompensé dans des festivals majeurs : Rencontres d’Arles (Off), Phot’Aubrac (multiples éditions), Paris Photo Off (Atlas of Humanity), Parlement francophone bruxellois (Womanity), Spot Nature (lauréate 2023, invitée d’honneur 2024), et bien d’autres en France, Italie, Japon.
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