
Elle est arrivée à Uccle à quinze ans, un mois de décembre, dans un immeuble de l’Avenue Churchill encore en chantier. Soixante ans plus tard, France Brel y travaille, y marche tôt le matin et y protège son silence. À la Fondation Brel, elle consacre ses journées à transmettre l’œuvre de son père, le Grand Jacques. Les Séances avec France reprennent dans la seconde quinzaine d’octobre.
Uccloise de souche, de cœur ou d’adoption ?
De cœur ou d’adoption, pour moi c’est la même chose. Je ne suis pas née ici. Je suis arrivée à quinze ans, en décembre 1965 : mes parents avaient acheté un appartement Avenue Churchill, dans un immeuble encore en construction. Nous avons été les premiers à y emménager. J’allais au Lycée Français, qui était déjà à Uccle. Ma mère est restée de nombreuses années dans cet appartement. Moi, je ne suis jamais vraiment repartie.
Votre père a habité ici aussi ?
Oui, tout de suite. Il avait convaincu ma mère qu’il était grand temps d’arrêter d’habiter dans une maison : les filles grandissaient, nous allions partir, et il vaut mieux se retrouver seule dans un appartement que seule dans une maison. On est assez stratège, dans la famille.

Qu’est-ce qui vous retient ici ?
Le silence. Uccle, c’est le jardin de mes silences. J’ai besoin de solitude comme d’autres ont besoin de compagnie, et je vis à horaires décalés : je me lève à cinq heures et demie, je travaille beaucoup chez moi, je me couche tôt. Je sors très peu le soir. Mais dès que je suis au bureau, je suis autant extravertie qu’introvertie. J’ai besoin des deux, et je dois toujours jongler avec cette balance.
Vous ne répondez jamais au téléphone, je l’ai remarqué.
Jamais. Je mets des barrières, parce que je suis hypersensible aux rapports humains. J’aime beaucoup les gens, mais la communication avec l’autre me prend de l’énergie, et j’ai envie de vivre très longtemps. Alors je me protège énormément. Mon mari s’occupe de tous les contacts : c’est mon ministre des Affaires extérieures.
Vous avez des endroits fétiches dans la commune ?
Le parc de Wolvendael à l’ouverture, quand il n’y a encore personne et que les chiens courent en liberté. Le sentier au bout de l’Avenue François Folie qui rejoint l’Avenue Jean et Pierre Carsoel. L’été, je vais d’ombre en ombre, je fuis l’agitation. Et j’aime aussi la Place Saint-Job, avec sa friterie.
Vous participez à la vie de quartier ?
Peu, et je l’assume. Le Bal du 21 juillet à Saint-Job, les 10 kilomètres d’Uccle : je regarde, je ne participe pas. Voir la joie des autres me suffit, ça me nourrit. Avec les voisins, c’est pareil : on se parle, on s’entend bien, l’essentiel est de ne pas s’aboyer dessus.
Vous parlez aux animaux ?
Aux oiseaux, aux écureuils, aux corneilles, aux chiens que je croise. Je reconnais les chats du voisinage et il m’arrive d’aider à en retrouver un. Je n’ai plus d’animaux chez moi, je préfère ces liens-là, plus souples. Et puis il y a eu les renards… mais ils ont tous disparu d’un coup, la gale. Ça a été un vrai chagrin. Aujourd’hui, j’en ai un en plâtre.
Quelque chose a changé dans le paysage qui vous manque ?
À l’entrée du Parc de Wolvendael, près du terminus du tram, il y avait une allée d’arbres que j’avais photographiée. La tornade de juillet 2024 l’a emportée. Chaque fois que je passe là, ça me pince. J’ai besoin d’arbres.
Vous allez voir des spectacles au Centre culturel ?
La programmation d’Uccle est bonne, celle d’Auderghem aussi, mais je vous l’ai dit : je me couche tôt. J’y vais rarement. Ce n’est pas un jugement sur ce qui se fait, c’est une question de rythme.
Si vous deviez faire découvrir Uccle à quelqu’un en une heure, vous l’emmèneriez où ?
À Saint-Job, et au Parvis Saint-Pierre. Ce sont des endroits où les classes sociales se mélangent, avec les commerces, les marchés… Là, le compte en banque n’est pas écrit sur le veston. C’est un échantillon de ce que la Belgique a de plus agréable.
Vous dirigez la Fondation Brel. Être la fille de Jacques Brel, c’est un métier ?
C’est une responsabilité, que j’ai décidé d’assumer. La Fondation, c’est de la transmission : j’écris, je réalise des films, je donne des conférences, je m’occupe des contenus. Beaucoup de groupes scolaires viennent chez nous. Ça occupe des journées entières, et ça explique aussi pourquoi je sors si peu.
En octobre, vous accueillez vous-même le public.
Ce sont les Séances avec France, dans la seconde quinzaine d’octobre, au Ciné Brel. C’est une petite salle. Je présente le film, je donne quelques clés, puis je reste et je réponds aux questions. Toutes, même celles qui n’ont rien à voir. Il y a Les Adieux à l’Olympia, J’aime les Belges, et la tétralogie consacrée aux dernières années de mon père : L’Atlantique, Le Pacifique, L’Alizé et L’Envol, que je suis en train de finaliser.
Vous construisez aussi une plateforme numérique.
Brel@Home. Je pense à l’après. Un jour, il n’y aura plus de locaux, plus de fondation, et il faudra que tout cela reste accessible : les films, les archives, les ressources. Nous sommes une petite équipe, alors ça prend du temps, mais c’est ce qui compte le plus aujourd’hui.
Octobre 2028, ce seront les cinquante ans de sa mort. Avril 2029, le centenaire de sa naissance.
Il y a des projets pour les deux. Je préfère n’en parler que lorsqu’ils auront abouti. J’ai appris à être prudente avec les annonces.
CONCOURS : 3X2 places pour les Séances avec France
La Fondation Brel offre à nos lecteurs 3X2 places pour les Séances avec France, au Ciné Brel. Projection d’un film choisi parmi la sélection de la Fondation, présentation par France Brel et échange avec le public à l’issue de la séance.
Pour participer, scannez le QR code et répondez aux quelques questions du formulaire avant le 31 octobre. Les gagnants contacteront directement la Fondation Brel pour choisir leur film et leur date parmi les séances programmées, en octobre ou lors des reprises prévues à Noël et en février.

EN PRATIQUE
Fondation Brel, Place de la Vieille Halle aux Blés 11, 1000 Bruxelles. 02 511 10 20, , www.fondationbrel.be. Séances avec France : seconde quinzaine d’octobre, au Ciné Brel (19 places). Réservation obligatoire.







