La fondatrice de l’Open Free Go d’Uccle  plonge dans l’eau à 2° chaque matin et nourrit cent cinquante familles pour 8 euros par semaine. Du désert tunisien au frigo solidaire, elle transforme le gaspillage en joie et la précarité en dignité.

Cilou de Bruyn

Elle commence ses journées dans une baignoire pleine de glace. Deux degrés à peine, deux minutes de silence et de résistance. « C’est ma survie, ma bulle », sourit Sandra Wauquaire. Ce rituel la ressource autant qu’il la discipline : un retour à soi, une manière d’affronter le monde sans s’y perdre. Cette force tranquille, elle la met dans tout ce qu’elle entreprend. Scénographe, habilleuse chez Béjart, créatrice d’une marque de cosmétiques naturels, elle est surtout la fondatrice de l’Open Free Go d’Uccle, un lieu où cent cinquante personnes viennent chaque semaine chercher un panier de nourriture pour 8 euros. Un projet né d’un réflexe simple : ne rien gaspiller, relier ceux qui jettent à ceux qui manquent.

Une philosophie héritée de la Tunisie où elle a grandi, là où la lumière a une odeur, là où l’on apprend à faire avec ce qu’on a.

Dans la Tunisie des années 1970, Sandra Wauquaire apprend ce que veut dire vivre avec peu, mais vivre pleinement. « On fonctionnait avec le local, avec le saisonnier, raconte-t-elle. On n’avait pas besoin de plus. » Son père, coopérant belge et professeur de mathématiques, lui a appris à compter ; sa mère, d’origine italienne, à donner. Seule fille entourée de trois frères, elle apprend tôt à tenir tête et s’invente sa propre féminité. Dans la cour du lycée français, consciente d’être une petite privilégiée, elle s’oppose déjà à l’injustice : chef de bande désignée pour défendre les moins fort(e)s.

À la maison, rien ne se perd. Le père, brillant et ultra cultivé, dirige des chorales ; les partitions polycopiées deviennent brouillons. « Pas par radinerie, pour prendre conscience. » On s’habille en seconde main – encore aujourd’hui – parce qu’on aime ces vêtements qui ont une histoire. On découvre la beauté des choses simples, la valeur d’un geste, d’un objet qu’on garde, d’un repas qu’on partage. De retour en Belgique à l’adolescence, c’est le choc : l’abondance, la surconsommation, les vitrines pleines, les gestes vides.

Elle dit que c’est dans son ADN, ce souci du gaspillage, ce besoin de justesse. Elle sait que dans l’eau glacée, un bout de Tunisie bouillonne encore. Avec son frigo solidaire, elle a simplement relié ce qui est jeté à ceux qui manquent.

À 18 ans, Sandra rejoint l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers : scénographie, costumes, décors. À la sortie, Maurice Béjart l’embauche à Lausanne comme assistante costumière. Un an et demi de tournées, de danseurs et danseuses sublimé(e)s, de tissus qui transforment les corps. « Embellir, c’est créer du lien avec ceux qu’on habille. »

De retour en Belgique, elle travaille pour le cinéma, la publicité, le théâtre. Puis, à Uccle, enceinte de son deuxième enfant, elle fait ses propres huiles : amande douce, argan, figue de barbarie. Les gestes de son enfance : mélanger, soigner, transmettre. « Mes copines me disaient : partage ! » Thala naît en 2013. Une gamme courte, épurée : soin du visage, du corps, des cheveux, jusqu’à la ménopause. L’huile de pépins de figue de Barbarie – le cactus du désert qui nourrit la peau – devient sa signature. Produite en Belgique, 100 % éthique, la marque reçoit le prix du meilleur cosmétique belge en 2015 et le label Slow Cosmétique. « Je ne fais pas ça pour l’argent, mais pour partager les rituels tunisiens. » Thala, c’est la Tunisie en flacon – et la même énergie qu’à l’Open Free Go : réparer, partager ; refuser le superflu.

Mais l’artiste reste précaire. Statut intermittent, mois fastes, mois creux. Elle voit les rayons surchargés, le gaspillage des invendus, les familles qui comptent leurs pièces – même à Uccle. Alors elle agit. En 2017, elle installe un petit frigo rue du Doyenné, devant la bibliothèque. On y dépose des produits, les gens se servent. À la suite de plaintes de riverain(e)s, la commune propose la gare de Calevoet. Cinq ans plus tard, l’ASBL Open Free Go dirigée par Sandra finance un bâtiment de 600 m². Les subsides communaux couvrent un sixième du budget. « Le reste, c’est l’ASBL », dit-elle en riant. « Le paradoxe, c’est que notre plus grosse dépense après le loyer, ce sont… les poubelles d’emballages. »

Aujourd’hui, une soixantaine de bénévoles s’affairent comme dans une ruche. Chacun donne un peu de son temps, quatre à cinq fois par mois : collectes dans quinze supermarchés partenaires, tri minutieux, reconditionnement, distribution. Les chambres froides ronronnent, les cagettes se remplissent, les rires circulent. « On n’a plus le temps de faire choisir, mais c’est varié, sain, congelé, frais, magnifique. »

Trois mille foyers par an, un colis par personne, 8 euros pour manger toute la semaine. Des étudiant(e)s, des mamans seules – des papas solos aussi –, des gens qui viennent chaque semaine. Certain(e)s sont là depuis longtemps, d’autres passent un temps puis s’en sortent. Jusqu’à cent cinquante personnes par distribution, parfois deux cent cinquante pendant le Covid. « Les masques ont démocratisé la file. Les classes moyennes osaient enfin venir. »

Quand le confinement a tout ralenti, elle a accéléré. Les gens vidaient leurs armoires, triaient, jetaient. Sandra récupérait : vêtements, objets, livres. La boutique solidaire est née comme ça, sans plan, juste par réflexe. Et puis il y a eu les enfants à occuper pendant les distributions. Alors, simplement, quelques bénévoles ont lancé un atelier : lecture, aide aux devoirs, bricolage, échecs. « C’est devenu un vrai moment à part. » Et chaque 6 décembre, la magie revient : son fils, urbaniste, enfile le costume de Saint-Nicolas, cent cinquante enfants défilent pour choisir les jouets collectés toute l’année. Les larmes coulent toute la journée.

Le lieu, Sandra le veut simple et beau, accueillant. « Ce n’est pas misérable de venir ici. » Les distributions ont quitté le trottoir : elles se tiennent dans un espace vivant, lumineux, où l’on se retrouve autant qu’on s’approvisionne. Entre deux cagettes, on parle, on rit, on se reconnaît.

Les bénévoles sont acharné(e)s et fidèles. Des retraité(e)s, des personnes seules, des femmes en reconversion, des mamans seules, des étudiant(e)s, cinq hommes. « Je ne suis pas la cheffe, plutôt la maman. J’écoute, j’encourage, je veille, je rééquilibre les humeurs » Certain(e)s sont là depuis le début, d’autres ne font qu’un passage, mais toutes et tous trouvent leur place. Sans elles, sans eux, rien n’existerait. « Beaucoup viennent aussi parce qu’ils/elles ont besoin de sens. Ici, ils/elles se sentent utiles. »

La commune soutient, réagit vite, reste à l’écoute. Sandra anticipe : « En janvier, mille personnes perdront leurs droits au chômage. On sera le tampon. » Elle s’y prépare, calme et lucide.

En lisant Folie et Résistance, de Claire Tousart, elle comprend que la folie n’est parfois qu’une autre forme de lucidité. Folle, peut-être, de s’être donnée sans compter pendant sept ans, soixante heures par semaine, bénévolement, jusqu’à se précariser pour tenir. Mais au fond, elle le sait : elle avait raison. « Nourrir, c’est immédiat. Les gens mettent ça dans leur ventre. C’est concret. »

Elle dit qu’elle est née dans un éclat de rire. Elle rit souvent, fort, même quand elle parle de fatigue ou d’injustice. Fan de Sylvain Tesson, elle partage sa philosophie de la marche et du dépouillement. « Quoi de plus joyeux que marcher vingt kilomètres pour faire un feu de bois ? »

La quinquagénaire aime la solitude et le silence, ses deux enfants et son équipe, les balades en forêt et flâner au Parvis Saint-Pierre – son ancien quartier –, les tisanes africaines de chez Kembo, chaussée d’Alsemberg, chiner chez les créatrices belges de Meuf, rue Xavier de Bue. En revanche, elle déplore le manque de vrais cafés de quartier. « À Uccle, il n’y a presque pas de lieux de rencontre. »

Alors elle rêve que l’Open Free Go devienne un vrai tiers-lieu : pas seulement un endroit de distribution, mais un espace de vie, de création, d’apprentissage. Y accueillir des artistes, des cours de cuisine, des moments de partage. Et il suffira sans doute de presque rien pour que cela prenne forme.

Empathique jusqu’à la douleur, révoltée face à l’injustice, Sandra ne supporte pas que quelqu’un se comporte mal. Impulsive parfois, mais sans rancune : « Je m’exprime, je vide, et je repars. » Impatiente, perfectionniste, hypersensible, Sandra Wauquaire déteste la trahison – amicale, politique, amoureuse, sociale – mais elle garde cette tendresse obstinée pour les gens, ce besoin de comprendre, d’aider. « Il faut aimer donner. Rendre l’autre heureux, c’est égoïste aussi, mais toujours bienfaisant »