Quand le hasard pimente la curiosité, le résultat peut être surprenant et créatif. A condition de laisser courir son imagination. Une deuxième nature pour Sylviane Merchez.

Dans sa maison du quartier du Fort-Jaco, le sol aux lignes géométriques Art Déco en carrelage de granito gris et noir n’a rien de spécial. On voit encore le même dans des centaines d’immeubles anciens, sociétés, écoles, administrations; ça traverse le temps sans vieillir, ce matériau-là, c’est aussi résistant que le béton. Ici, par un curieux hasard, ce mélange de ciment et de granulat de granit se révèle le lointain cousin de certaines des créations de Sylviane Merchez. D’accord, la parenté n’est pas évidente entre ce carrelage au cordeau, ses masques à la fantaisie débridée ou “Poulpy”, le grand poulpe qui étreint un mur de son salon, par exemple. Le lien, on le trouve au sein même des produits de base qu’utilise l’artiste, ou plutôt qu’elle transforme, dans un processus complexe de polymérisation.

Quand l’argile devient plus dure que la pierre

Une technologie qui fait appel à du métakaolin, une poudre blanchâtre d’argile à la granulométrie très fine. En interaction avec un solvant très simple – essentiellement de l’eau, et quelques ajouts minéraux -, elle devient un géopolymère, un polymère naturel. “L’équivalent d’une céramique au point de vue de la dureté et du matériau, aussi, mais sans aucune cuisson. Et très résistante au feu, jusqu’à 1300 °.” Au bout de dizaines, voire de centaines d’essais, Sylviane maîtrise aujourd’hui l’apparence et les caractéristiques de ses géopolymères, en y incorporant des charges comme du fer en poudre, du bronze, des pigments, de la pierre, du bois ou d’autres matières encore. Le résultat est bluffant, surfaces modelées et craquelées à l’envi, poreuses, poudreuses, imitant à la perfection l’apparence du métal sortant de fonderie. Et durable: un plateau de table de son pseudo-métal ne présente aucune trace de corrosion après cinq ans d’exposition aux intempéries dans son jardin de la chaussée de Waterloo. Elle réalise ainsi des plateaux de table à façon sur commande, pour Interni-Edition de Jean-Pierre Pirson, qui les diffuse dans beaucoup de pays. “C’est amusant, de savoir qu’un meuble dont j’ai fait une partie dans mon atelier se vend bien à Hong Kong!”  Une collaboration avec Laurence de Bassompierre du Tri logis se dessine. Encouragée par le succès de ses recherches, elle s’intéresse à d’autres matériaux naturels possibles, comme de la mousse expansée issue de champignons ou des fibres de chanvre.

La princesse de la transformation

Ce géopolymère, Roland Lefèvre, l’artisan qui l’a mis au point, l’a baptisé Halchimia (avec un H pour Halle, où il habite). Ce qu’elle en fait, Sylviane ne le signe pas de son nom, mais de celui de Mnestra. Dans la mythologie grecque, une princesse mythique dotée par Poséïdon du don de la transformation. Elle a ça en elle, la transformation, le refus de se cantonner à une seule voie, le plaisir de jouer avec les apparences: l’art du trompe-l’oeil. Elle l’a d’ailleurs appris et perfectionné à l’Ecole Van Der Kelen, une des plus anciennes (1882) écoles de peinture décorative au monde. “Une école professionnelle, oui, mais super-intéressante.” Une orientation décidée après des études d’archéologie et d’égyptologie qui la menaient logiquement à devenir assistante à l’université. “L’ambiance des conseils facultaires m’a fait quitter la voie. J’ai un côté extrêmement naïf… Et puis, le côté manuel m’a rattrapée… La cuisine, la couture, le dessin, tout ce qui est manuel me vient facilement. D’ailleurs, on a toujours été manuels dans la famille, comme disait mon père. Il était chirurgien…” 

Entre Khéops et Pudding Impérial

Faux bois, faux marbre, restauration de revêtements dégradés, de décors abîmés, elle fait donc aussi tout cela, chez des particuliers ou dans son atelier. En sort, entre autres, la grande table aux dessins d’inspiration crétoise qui fait face à son poulpe aux tentacules de polystyrène habillés de sa fameuse matière, ici dorée et plus lisse. Sylviane a appris le stuc, le brasage des métaux, part un peu dans tous les sens et mélange toutes les techniques pour, dit-elle, “en faire un truc à ma sauce.” Son côté facétieux lui fait dire que certains gènes familiaux pourraient aussi, peut-être, expliquer son inclination pour la popote avec des matières à dompter: ses arrière-grands-parents étaient les fondateurs du Pudding Impérial. Une recette à base de poudre qu’ils avaient expérimentée, déjà, dans leur propre cuisine… Son sourire fait comprendre, immédiatement, que cette explication-là, au moins, tient plus du flan que du pudding. Si elle s’est lancée sur la piste des géopolymères, c’est suite à sa rencontre avec Roland Lefèvre: “Il a continué à chercher et il a mis une technique au point qu’il a, depuis, un peu abandonnée. Je l’ai poursuivie, un peu différemment.”  Et puis, il y a aussi, qui lui plaît assez, l’hypothèse fascinante défendue par l’architecte Joël Bertho dans son livre “La pyramide reconstituée” et, surtout, par Joseph Davidovits (*), le scientifique français spécialiste des géopolymères: les Pyramides auraient été construites, pour l’essentiel, selon cette technique-là. C’est à dire avec des pierres moulées, à base de calcaire géopolymère. Une théorie qui mettrait à mal les images traditionnelles de cohortes d’esclaves égyptiens se tuant au travail sous le fouet pour monter, petit à petit, des masses de pierre pesant des tonnes, taillées et imbriquées avec une précision difficile à atteindre avec leurs outils en cuivre. Les égyptologues et les géologues pensent que c’était possible, avec du temps et accueillent la théorie avec un mépris… pyramidal. Mais après tout, qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux? Ne comptez pas sur Sylviane Merchez pour vous le dire. Stève Polus

www.mnestra.be

(*) www.davidovits.info