Alain Brandeleer

À 65 ans, Alain Brandeleer a tout vécu. Et quand on dit tout, c’est vraiment tout. Depuis sa naissance jusqu’à sa mobilisation actuelle pour sauver les océans, entre succès spectaculaires et authentiques tragédies, l’itinéraire de cet Ucclois pur jus, mais grand voyageur, est extraordinaire. Un comble : tout petit, il voulait avant tout être comme tout le monde.
Thierry Fiorilli. Photos Cilou de Bruyn
Si son histoire était un trajet routier, le GPS buggerait. On entendrait le navigateur vocal hésiter, bégayer, se contredire et puis s’en excuser, s’énerver même. Et puis des fois ce serait un cri d’effroi, et d’autres un soupir de soulagement. Un sifflement d’admiration. Un sanglot. Une clameur de victoire. Un long silence, pas parce qu’on peut maintenant suivre la route tout droit pendant 100 km mais parce que les données satellites sont tellement brouillées, tellement improbables que qu’est-ce que vous voulez qu’elle dise, la pauvre ?
Face à son itinéraire, on est comme ça. Lui, c’est Alain Brandeleer, 65 ans, Ucclois depuis toujours – « naissance à Cavell, primaires à la petite école communale du Longchamp, rue Edith Cavell, secondaires à l’Athénée royal Uccle 1, avenue Houzeau, en ayant habité onze ans avenue Montjoie (mon grand-père nous emmenait manger tous les dimanches midi au Macon, rue Joseph Stallaert), puis treize ou quatorze ans avenue De Fré » – et au parcours, donc, hors normes. Fait autant de hauts que de bas, de zigzags que de virages à épingles.
Pourtant, la norme, ça a longtemps été son but. Son défi. Parce qu’il est né différent : main gauche sans doigts. Durant des années, dès lors, « et toujours poussé par mes parents, ma maman surtout », il a tout fait pour « être comme les autres ». D’abord en gardant le plus souvent possible cette main maudite en poche. Puis, notamment en jouant au tennis (et plus tard au golf) et en faisant du ski-nautique. Ensuite encore, en roulant en karting, en monoplace et en enduro moto. Avec, chaque fois, la volonté de ne pas seulement se dépasser lui-même mais, carrément, de surpasser ceux qui semblaient à première vue inaccessibles. Et donc, chaque fois, top niveau : il est handicap single en golf, il a été champion de Belgique de kart et il a même échangé des balles avec Ilie Năstase et Jimmy Connors, « c’était au tennis Montjoie, j’avais une quinzaine d’années et eux étaient des stars du circuit » !



Des requins et un croco
Pour autant, le chemin n’est pas un tapis rouge. Les opérations chirurgicales (toujours pour la main gauche – « je la détestais ») se succèdent (« j’en ai eu une vingtaine, depuis mes 2 ans »), sa maman décède subitement (« j’avais 11 ans et c’est là que j’ai arrêté de croire en Dieu »), la sclérose en plaques est diagnostiquée chez son papa (« avec ma sœur, plus âgée, on s’est occupé de lui »…) Le moral et les notes scolaires du bon élève piquent du nez – « il m’a fallu du temps pour arrêter de tout mettre sur le compte de la disparition de ma maman ». Alors, les secondaires terminées, il se lance dans ce qui est une tradition familiale, du côté du père : la confection de vêtements en cuir.
C’est le début, entre stages en entreprises puis business, de voyages partout en Europe. C’est la rencontre, tout jeune, avec Brigitte, de quatorze ans plus âgée, qui devient son épouse et la mère de son fils, Gary (« né un 14 février, le plus cadeau d’amour »), mais que le cancer emporte. C’est la découverte de la plongée et la fascination pour les fonds marins, leur flore et leur faune, « surtout les requins, tous les requins », qui le font sillonner les mers du monde pour observer toutes les espèces. C’est l’idée folle, en 2012, d’aller faire la même chose au milieu des crocodiles, au Botswana, et un accident qui aurait dû être mortel : morsures gravissimes au bras… droit. Amputation évitée, de justesse, douze opérations et gros stigmates conservés depuis.
C’est aussi la création de l’association La Tête hors de l’Eau, qui vient en aide aux enfants souffrant de malformations aux membres, pour laquelle il mobilise toute son énergie et multiplie les projets mais entre l’argent qu’il avance lui-même et des trahisons dont il est victime, il se retrouve sur la paille. C’est la fuite à Charm el-Cheikh, pour se reconstruire : en organisant des plongées, en mer Rouge, et des excursions, dans le Sinaï.
Des défis personnels et des projets collectifs
C’est la traversée à la nage du détroit de Gibraltar, pour le dépassement de soi. C’est l’irruption du Covid, qui lui fait lancer l’initiative You Care We Care (« toutes celles et tous ceux qui ont une résidence secondaire étaient invité(e)s à la mettre gratuitement à disposition du personnel soignant des hôpitaux ») mais qui le fait aussi basculer : « J’étais seul, en Égypte, et mes affaires complètement à l’arrêt. J’ai vraiment pensé en finir. » C’est le cadeau pour ses 60 ans, qui le sauve : « Gary, qui vit à San Francisco, a organisé l’anniversaire-surprise, par visio-conférence, avec messages filmés de plein d’ami(e)s. » C’est la décision de se relever, encore.
C’est la rencontre, via une amie, avec Caroline, qui devient sa compagne (« le hasard a voulu qu’elle habite à Uccle, chaussée de La Hulpe »). C’est un nouveau défi, Swimming for the Ocean, tant individuel (il relie à la nage les 23 km qui séparent Ibiza et Formentera, en septembre dernier) qu’universel (sa traversée, 9h40, récolte 24 000 euros pour The Ocean Cleanup, ce qui permet à l’organisation d’intercepter un demi-million de bouteilles plastiques avant qu’elles atteignent l’océan).
C’est désormais Running for the Ocean, soit, pour intercepter un million de bouteilles, faire courir une centaine de personnes (1) « aux 20km de Bruxelles, ce 31 mai, puis étendre l’initiative à ce type d’épreuves à Paris, Londres, Barcelone, Amsterdam… Avec l’objectif de récupérer un milliard de bouteilles plastiques d’ici dix ans ».
Le monde et Uccle
Entre tout ça, Alain Brandeleer partage sa vie entre Charm el-Cheikh, San Francisco et Uccle. Uccle où Caroline n’est pas seule à son cœur. « J’adore le Giardino, chaussée de Waterloo ; ça a été mon premier resto après mon accident de croco, Gary m’y avait emmené ; je m’y sens en famille. Il y a aussi le boulanger Callier, chaussée de Waterloo, qui est extraordinaire, la foire de la place Saint-Job, Cavell, qui représente beaucoup pour moi, L’Intero, dans la Forêt de Soignies, et le Racing, parce que, de 0 à 20 ans, j’y ai passé toute ma vie, pour mes activités sportives. Et puis le David Lloyd, qui m’a toujours soutenu dans mes projets. »
Ces si nombreux projets, puisque celui qui avoue avoir longtemps vécu surtout pour se mettre en valeur, celui qui dit croire aujourd’hui « dans la synchronicité, dans le pouvoir des rencontres »,entend désormais mobiliser les foules pour changer, au moins un peu, le monde.
Quel que soit l’état de la route à suivre. Et avec GPS anti-bug.
« Dernier projet en date : Running for the Ocean, soit, pour intercepter un million de bouteilles, faire courir une centaine de personnes ’’aux 20km de Bruxelles, ce 31 mai, puis étendre l’initiative à ce type d’épreuves à Paris, Londres, Barcelone, Amsterdam… Avec l’objectif de récupérer un milliard de bouteilles plastiques d’ici dix ans’’. »
(1) Des « packs ralliement » sont encore disponibles pour celles et ceux qui ont déjà leur dossard mais qui veulent rejoindre Running for the Ocean. Infos (et dons) : https://fund.theoceancleanup.com/fundraiser/alainbrandeleer/community-eur
et https://gamma.app/docs/Running-for-the-ocean-2026-r47d56cffugkfht?mode=doc/