La crèche : mécanique d’un conflit ©EstelleClémentBealem

Propos recueillis par Françoise Laeckmann 

La première venue en Belgique d’un maître de l’écriture théâtrale

« En 2016, j’ai décidé de m’intéresser de près à cette histoire très médiatisée : l’affaire Baby-Loup. Dans une petite ville des Yvelines, une employée de crèche est licenciée pour avoir refusé de retirer son voile. Mais derrière ce résumé se cache une histoire frappante.
Pourquoi, par exemple, cette salariée revenait – elle après cinq ans de congé de maternité ? Que s’était-il passé pendant ces années ? Ces questions, qui planent sur toute l’affaire, nourrissent le suspense du spectacle et trouvent leur éclairage dans sa partie flash-back.

À travers la presse, certains ont sciemment choisi d’instrumentaliser cette histoire pour illustrer l’islamisation des banlieues françaises ; et d’autres pour prouver qu’elle était un exemple flagrant d’islamophobie. Je trouvais fascinant qu’une même affaire puisse devenir le symbole de camps totalement opposés. En réalité, comme mon enquête me l’a montré, les deux interprétations étaient fausses. En définitive, ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment un fait divers devient une fiction collective, une histoire romanesque peuplée de personnages forts, traversée par les regards politiques et médiatiques qui s’y projettent. Et pour raconter cela, il me semblait que le théâtre – qui reconstitue les rouages de l’histoire au présent – était le meilleur outil. »

« Dans l’écriture de cette pièce, je n’avais pas vraiment de méthode d’enquête au sens strict. Tout s’est fait plutôt le nez au vent, en me laissant porter par les lieux, en essayant d’en saisir l’atmosphère, les rythmes, les voix. Ce sont surtout les rencontres qui ont compté : des moments parfois très brefs mais intenses, qui deviennent la matière à partir de laquelle les personnages de fiction prennent forme. L’un d’eux, Moufida, fait exception. C’est un personnage presque directement inspiré d’une femme que j’ai rencontrée à Chanteloup et qui m’a profondément ému. Elle traversait une période très difficile et avait besoin de parler. Des mois plus tard, au moment de l’écriture, le personnage de Moufida s’est imposé presque naturellement, trouvant d’elle-même sa place dans la fiction. »

« Sans doute. Durant les trois heures de dépliage de cette affaire nationale je tente de montrer sans pathos à quel point les oppositions de principe et autres principes irréductibles construisent le malheur de la société civile. Parce que l’esprit du spectateur y est toujours en tension et en mouvement, toujours porté à se questionner. Parce que je montre à quel point les laïcards font du mal. Parce que je n’occulte pas la justesse des combats féministes, mais questionne les formes qu’ils doivent prendre aujourd’hui. Pendant les premières scènes, on sent une gêne circuler dans la salle. Puis, peu à peu, le public s’unifie, et quelque chose se détend. Enfin, les rires surgissent, parfois là où on ne les attend pas. Dans la dernière scène, le public devient figurant : les lumières se rallument et tous les spectateurs incarnent les habitants du quartier réunis pour débattre. C’est un moment très fort. »

Il y a alors le texte, dans toute sa nuance, de François Hien qui déplie, sans jamais juger, ni faire la morale, les ressorts d’un conflit — ceux d’un « piège sans auteur » dans lequel chacun, peu à peu, est tombé.

De François Hien

Mise en scène François Hien avec Maudie Cosset-Chéneau, Clémentine Desgranges et Sigolène Pétey

Dramaturgie conçue avec les interprètes Estelle Clément-Bealem, Clémentine Beth,

Kadiatou Camara, Saffiya Laabab, Katayoon Latif, Nima, Flora Souchier, Emilie Waïche,

Amélie Zekri

Production Ballet Cosmique

19h / 3h / > 12 ans / € 13 / 26